Alain Morisod

Pour qui aime manger, les saisons se déclinent souvent en effluves gourmands. Odeurs alléchantes, parfums goûteux se mêlent au fil des jours en une sorte de poésie culinaire qui ne peut laisser indifférent l’amoureux des rimes et de la bonne cuisine.
Tout au long de l’année, levé à l’aube, j’aime à déambuler dans la ville endormie, Sous le vent léger du matin, je rêvasse, attentif aux parfums subtils de boulangerie qui se faufilent aisément par-dessus le trafic encore fluide pour venir titiller mes narines. L’irrésistible odeur d’une tarte aux pommes m’invite à fredonner Nougaro : « Plus encore que dans la chambre, je t’aime dans la cuisine. Rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine ». Chut ! Chante plus bas, on pourrait t’entendre. Par les temps qui courent les paroles de cette mélodie ne passent plus la rampe. Dommage ! Mais n’en faisons pas un fromage, d’autant que dans les vocalises du merle qui m’accompagne, je sens comme les prémisses d’une saison nouvelle. Tiens, tiens, tiens, c’est le printemps qui vient. Dans sa livrée vert tendre, il tient le haut du pavé et ses promesses de salades croquantes et d’omelettes baveuses aux herbes odorantes sont tellement appétissantes que mes papilles en salivent de plaisir. Facile de passer en revue les atouts du printemps et des crudités aux plats de résistance, je fais mienne la théorie du bien manger et m’attribue bonne conscience en y incluant cinq fruits ou légumes par jour. Quelques semaines plus tard, ça sent le thym, la menthe et le basilic. Faire le tour des étals du marché, c’est humer tous les parfums de l’été qui s’avance. Pêches et abricots gorgés de soleil, rivalisent de saveur sucrée avec un panier de fraises des bois, tandis que la tomate charnue suivie de son cortège de courgettes et de poivrons colorés sont une invite à céder sans tarder au péché de gourmandise.
Me concernant, nul besoin d’insister. Sur le bistrot du port, au troquet du père Louis ou dans quelque autre estaminet alertant mes sens avec un fumet divin, j’y suis déjà toutes affaires cessantes.
Et quand bien même sous le ciel immuablement bleu et le soleil qui donne, la faim se fait moins pressante, il suffit d’une terrasse ombragée et de quelques amis pour ne pas bouder pas son plaisir à mordre à petites bouchées dans quelque plat léger et subtilement épicé.
Le bleu du ciel un peu moins vif, des oiseaux en partance, une nature exubérante et flamboyante, pas de doute l’automne vient d’arriver. C’est un cueilleur habile et pressé de récolter les fruits du labeur des saisons précédentes. Aussi, avant que l’hiver ne tarisse sa générosité, l’automne nous invite à faire bombance, à oublier dans une débauche de cochonnaille, de vins capiteux et de vergers prolifiques, la promesse incongrue de faire carême avant l’heure. Ah qu’elles sont plaisantes ces tablées où dans une joyeuse euphorie, des convives gourmets ou voraces aspirent à grandes goulées le parfum de sous-bois, qu’exhale girolles et cèpes de Bordeaux talentueusement mêlés à l’arôme du gibier par un chef inspiré.
Quand l’hiver et ses frimas viendront nous régaler de potées savoureuses ou du fumet d’un incontournable pot-au-feu, je lèverai mon verre de vin de pays à cette jolie citation de Pierre Dac :
« De tous les arts, l’art culinaire est celui qui nourrit le mieux son homme. »